Jacques Pugin

Porfolios

2001 -2013 Sacred Site 1

 

Daniel Girardin

Conservateur du Musée de l'Elysée, Lausanne (CH), 2006

 

D'ombre et de lumière, inscrites dans la beauté des choses

 

Depuis près de trente ans, Jacques Pugin cherche dans le monde des lieux qui expriment le rapport complexe que l’homme entretient avec la nature. Des lieux qui portent en eux une trace du mystère des origines et dessinent déjà l’ombre inquiétante de l’avenir. Modelé par les cultures, les sciences ou les religions, le regard en quête des secrets de l’existence se tourne naturellement vers la mer, les déserts ou les montagnes. Là, la violence, l’hostilité et la beauté primitives de la nature mettent l’âme à nu et le corps à l’épreuve. Là, le photographe, conforté par l’évidence esthétique, trouve dans les jeux de lumière une réalité qui n’est pas de simple matière, de seule émotion, de pure forme. Du chaos primordial se dégage une intelligence. La photographie révèle ici une pensée et une force indicibles, qui émanent de la pure beauté visuelle.

 

Ces espaces immenses, où le temps n’est plus à l’échelle humaine, répondent à un désir d’absolu dans lequel fusionnent des sentiments contradictoires : apocalypse et enchantement du monde, immanence spirituelle et vide absolu, vie et mort.

 

Les trois religions monothéistes sont nées dans le désert et l’esprit romantique du sublime s’est incarné dans la montagne, champ des ruines de la création du monde. Dans l’horizontalité sans cesse renouvelée des sables du désert comme dans la verticalité glacée des montagnes, la nature est toujours trop forte pour l’homme. Elle lui offre une liberté, mais lui apprend en retour la fragilité, voire la conscience de son inexistence. Au-delà du sentiment de beauté et de poésie, c’est aussi le syncrétisme des cultures qui caractérise ces lieux que le photographe arpente avec un regard où se confondent le ciel et la terre, l’ombre et la lumière, le sentiment et la raison.

Certains lieux sont la matière brute de paysages à construire, d’autres des sites circonscrits héritiers de stigmates que Jacques Pugin dévoile en captant une dimension qui n’est pas habituelle dans la photographie, celle du sacré. Une interprétation subtile mais spectaculaire, aux frontières du regard et de la pensée. La cohérence qui s’en dégage, tout au long des séries photographiques, invite à la méditation visuelle. Au-delà du naturalisme et de l’illusion, sans lesquels il n’y a pas de représentation, s’esquissent des secrets indéchiffrables que seul l’esprit peut imaginer. D’image en image s’installe le sentiment d’une œuvre tissée sur une autre et qui en révèle l’essence, ou du moins la trame.

 

Au centre des photographies se dessinent des ombres géométriques, des stèles, des cercles de pierre, des installations ruiniformes, suggérant ici le souvenir d’un prophète, là le passage d’un saint, la main d’un dieu. Les lieux sacrés, empreints de miracles aujourd’hui oubliés, de valeurs inconnues ou de civilisations disparues renvoient par l’image à notre vision du temps, dont l’échelle est ici proportionnelle à l’immensité des lieux. Ce qui n’est représentable que suggéré est introduit sous forme de signes ajoutés par le photographe, qui intervient directement sur ses images par le dessin, la peinture ou l’infographie. En modifiant les apparences des lieux ou des paysages, en intégrant dans ses photographies des traces qui relient les fils invisibles du présent, du passé et de l’avenir, Jacques Pugin investit symboliquement ses images. Il y ajoute un élément existentiel et réinvente par reflet les mythes constitutifs de notre culture.

 

Pèlerin du regard, le photographe fabrique des images qui ne montrent pas seulement ce qui est, mais aussi ce que nous sommes : peu à l’échelle humaine, très peu à celle de la civilisation, rien à celle du temps. Du néant et du désespoir originel naît aussi le regard plongé en soi qui réinvente constamment l’espoir, entre sensualité et renoncement. Les couleurs vives et la lumière brillante se reflètent dans le miroir symbolique que Jacques Pugin nous tend. Il nous projette dans le temps et la solitude. Les lieux sacrés sont des territoires de passage et d’expérience, faits de beauté et de mystère. Il est fascinant de s’y perdre.

Daniel Girardin

Curator of the Musee de l’Elysée, Lausanne

 

 

Shadow to Light Inscribed in the Beauty of Things

 

For almost thirty years, Jacques Pugin has been searching for places in our world that express the complex relationship between man and nature. Places that harbour traces of the mystery of creation and yet already show the perturbing shadow of the future. Modelled by various cultures, sciences or religions, the eye that seeks out the secrets of life naturally turns towards the sea, the deserts or the mountains. On those sites, the violence, hostility and primitive beauty of nature reveal the soul and put the body to test. There, the photographer comforted by the aesthetic evidence, finds a reality within the play of light which is not simply material or merely emotional or pure form. From primordial chaos a form of intelligence does manifest itself. Photography reveals here an indiscernible thought and force that emanates from pure visual beauty.

 

These immense spaces where time is no longer on a human scale answer to an absolute desire within which contradictory sentiments marry: the apocalypse and enchantment of the world, spiritual emanation and absolute emptiness, life and death.

 

The three monotheistic religions were born in the desert and the romantic spirit of the sublime was incarnated in the mountains, fields of the ruins of the creation of the world. In the never ending horizontal regeneration of the desert sands as in the glacial verticality of the mountains, nature has always been too powerful for man. It provides him with a certain freedom but in return, it teaches him about the fragility of life and even more so, the consciousness of his inexistence.  Above and beyond beauty and poetry it is also the synchronization of cultures that characterizes these places that the photographer measures with a vision that reunites sky and earth, shadow and light, emotion and reason.

Certain landscapes are the raw material with which to build, others present the circumscribed sites that are the inheritors of stigmata that Jacques Pugin reveals while captivating a dimension that is uncommon in photography, that of the sacred.  His subtle but nonetheless spectacular interpretation is at the frontier of vision and thought. The coherence which emanates from this series of photographs invites visual meditation. Beyond naturalism and illusion, without which there can be no representation, he sketches indecipherable secrets that only the spirit can imagine. From image to image, the sentiment of one work woven into another becomes evident and thus reveals the essence if not the framework of the creation.

 

At the centre of these photographs, shadows, monoliths, stone circles and installations of ruins evoke the memory of either a prophet or elsewhere the passing of a saint or a god’s hand.  The sacred places, marked by forgotten miracles of unknown values or of lost civilizations feed us with a vision of time in images whose scale is proportional to their vastness. That which cannot be illustrated but only suggested is introduced through kinds of additional signs by the photographer who directly reworks his pictures through drawing, painting or typography. By modifying the appearances of places or landscapes, and by integrating in his photography links between the invisible streams of the present and those of the past and future, Jacques Pugin penetrates his images symbolically. He adds an existential element and reinvents by reflection the assembled myths of our culture.

 

Pilgrim of the eye, the photographer manufactures images that not only show what is but also what we are: little on the human scale, even less on the scale of civilization and nothing on the scale of time. From the void and desperation of our origins is also born man’s introspection that continually reinvents hope amidst sensuality and sacrifice. The lively colours and brilliant light are reflected in the symbolic mirror that Jacques Pugin offers us. He projects us in time and solitude. Sacred places are passing territories and experiences, made of beauty and mystery. It is fascinating to be caught up in this world.