Jacques Pugin

Porfolios

2015 - 2017 Glaciers

 

GLACIERS 2015-2017

 

Il y a 25'000 ans – une époque à la fois lointaine à l'échelle d'un humain, mais si dérisoire dans l'histoire de l'humanité – les glaciers recouvraient la Suisse jusqu'à Berne et s'étendaient au-delà de Grenoble dans la vallée de l'Isère. Par endroits, l'épaisseur de la glace dépassait les mille mètres.

 

Quoi qu'on en pense, la fonte des glaciers ne date donc pas d'hier. Mais, depuis un siècle et demi, et la fin du petit âge glaciaire, l'accélération du phénomène est inquiétante. Pire encore: depuis plusieurs décennies, le recul est quasiment visible à l'œil humain. Eté après été, l'effrayante réalité se mesure parfois en dizaines de mètres. D'ici cinquante ans, cent ans, cinq cents ans peut-être, les glaciers auront disparu. Tout du moins sous leurs formes actuelles, dans une montagne colonisée par l’homme, offerte en pâture au tourisme, propice à l'exaltation des sens et à l'invocation du sublime.

 

Actif depuis la fin des années 1970, Jacques Pugin a toujours trouvé son inspiration dans les montagnes, notamment dans les Alpes de sa Suisse natale (La montagne bleue 1995-1998, La montagne s'ombre  2005-2013, Day after day 2009-2015). Photographe de la trace, du temps suspendu, de l'empreinte humaine, il ne pouvait que s'intéresser à ces entendues grisées par la poussière de rocaille, à ces séracs taillés comme des stalagmites à ciel ouvert, à ces crevasses tumultueuses, tranchantes comme des scalpels, à ces glaces striées qui charrient lentement leur moraine.

 

Avec Glaciers (2015-2017), l'artiste évoque la trace tangible de l'homme et sa responsabilité sur le réchauffement climatique. Dans un premier temps, il témoigne concrètement de la fonte inexorable de ces neiges qui, en réalité, ne sont pas éternelles. Dans une démarche à la fois documentaire (il photographie ce qu'il voit, sans aucune mise en scène) et onirique (on pourrait très bien y voir un décor de théâtre, un montage pointilleux et réfléchi), il montre ce glacier du Rhône que l'homme recouvre chaque printemps de linceuls blancs, dans un pieux geste destiné à ralentir son inexorable repli. Un geste à la fois vain face à la force de la nature, hautement symbolique et… mercantile, car ces instigateurs tentent ainsi de préserver l'activité touristique aux abords du site.

Dans un second temps, Jacques Pugin s'est initié au pilotage d'un drone doté d'un appareil photo ultraperformant. Aux commandes de cet oiseau téléguidé, il peut ainsi survoler les glaciers, s'en approcher à quelques mètres et s'offrir des visions inexplorées tout au long de l'histoire de la photographie. Il lui suffit parfois de s'élever d'une dizaine de mètres pour faire surgir des points de vue jusqu'ici inaccessibles. Sans tomber dans la verticalité de la photographie aérienne, sans subir les interpolations numériques de Google Earth, il s'approche d'une forme d'abstraction géométrique, le plus souvent dans des dégradés de textures grises, des tons sur ton rehaussés de touches de bleu turquoise. Loin des stéréotypes du genre, ses images défient la notion d'échelle, entre le miniature et le grandiose.

Un siècle et demi après John Ruskin et son célèbre daguerréotype de la Mer de glace, Jacques Pugin renoue avec le sublime et dresse un éloge romantique de cette disparition annoncée, encore plus attirante dans sa fragile actualité.

 

Christophe Dutoit, octobre 2017